Bretagne et langage

"Quel miracle ce devait être, de voir émerger une langue neuve, de voir en quelque sorte se former entre leurs doigts un instrument tout nouveau, pour ciseler leurs idées."

C'est en ces termes que Donalda évoquait pour M.Bimbochet(1) les écrivains de Gwalarn ; c'est ce qu'écrivait Roparz Hemon en 1925, exprimant son enthousiasme de jeune homme alors qu'il se jetait avec ferveur dans son travail de pionnier.

En fait, ce que décrit Donalda n'est pas seulement la situation des écrivains de Gwalarn, mais la situation de tout écrivain, car tout écrivain doit forger de nouveau son propre langage, et cela, qu'il s'exprime dans la langue la plus répandue ou la moins parlée. Rien n'est donné, tout doit être gagné. Cela me rappelle un roman, Jorge le camionneur, (Jorge, um Brasileiro) où l'on voit le personnage principal non seulement charger son camion et le conduire, mais encore se trouver contraint de réparer le moteur, et de construire la route le cas échéant. C'est une métaphore assez juste du travail de l'écrivain.

"Voir émerger une langue neuve", disait Donalda. C'est en effet une langue étrangère que celle de l'écrivain, étrangère au lecteur, étrangère d'abord à l'écrivain lui-même. Et c'est la marque-même de l'écrivain authentique que de créer son propre langage.

Qui veut faire acte d'écrire est confronté à cette exigence, qui devient pour l'écrivain breton cruciale, absolue ; car nous, nous n'avons que cela : la force de notre langage. Nous ne pouvons nous appuyer sur aucun Etat, notre histoire est manipulée et dénaturée, les Bretons connaissent à peine leur langue, malgré leurs récents efforts pour se la réapproprier. Nous ne pouvons nous fonder que sur la force du langage que nous sommes capables de créer. Sur rien d'autre.

Cela ne signifie pas qu'il faille ignorer le passé ou rejeter toute tradition. Mais contrairement à l'opinion commune, ce n'est pas la tradition qui fonde un langage nouveau : il ne se fonde que sur lui-même. C'est par contre ce langage fondateur qui donne sens au passé et à la tradition. C'est en cela que l'on fait oeuvre d'histoire. C'est en cela que le mouvement de Gwalarn, loin d'être une quelconque "école littéraire", est fondateur de notre action d'aujourd'hui, et surtout de l'existence actuelle d'une Bretagne.

Les écrivains de Gwalarn ne se posent pas en défenseurs du patrimoine, ils ne parlent pas au nom d'un quelconque passé, et même souvent les oeuvres qu'ils évoquent sont des oeuvres contemporaines. Ils n'ignoraient évidemment pas les créations antérieures. Du reste, dans Ur Breizhad oc'h adkavout Breizh (2), Roparz Hemon lui-même salue La Villemarqué, ou, plus proche de lui dans le temps, le poète Yann-Ber Kalloc'h et le dramaturge Tangi Malemanche. Mais il sait fort bien que l'action créatrice ne se fonde que sur elle-même, et que sans le travail de Gwalarn, le Barzhaz Breizh, en dépit de sa richesse et de son éclat, serait peut-être bien rangé au rayon des accessoires, -"soigneusement roulé dans le linceul de pourpre où dorment les dieux morts", cela va sans dire.

Lorsque les écrivains de Gwalarn évoquent les oeuvres contemporaines, celles qu'eux-mêmes composaient, ils expriment ce qui faisait leur préoccupation essentielle : ce langage nouveau qu'ils élaboraient, et qui va bien au-delà des fondements de la langue moderne que nous leur devons. La réflexion du mouvement de Gwalarn est axée sur cette création du langage. On peut en donner quelques exemples : Ar Follez Yaouank, nouvelle de Meavenn, où le mode de narration lacunaire choisi par l'écrivaine traduit la tragédie du langage qui ne peut advenir ; ou Mari Vorgan, de Roparz Hemon, roman qui constitue un remarquable exemple de la réflexion de l'auteur sur le langage créateur, triomphant de toute oppression.

Grâce à ce langage nouveau Gwalarn apporte, après des siècles de silence, l'expression du regard breton sur le monde, assez proche de ce qu'entendait Kazantzaki quand il parlait du "regard crétois sur le monde".

Se situant dans la lignée de Gwalarn, Aber place au coeur de ses préoccupations la question du langage créateur, et les réponses apportées seront déterminantes.

Si la conjoncture actuelle est bien différente de celle de 1925, bien différente aussi de l'après guerre où émergea Al Liamm qui, reprenant le flambeau de Gwalarn, sut fédérer les énergies - toujours autour du langage ! - alors que l'Emsav était persécuté par la répression française, le statut du texte littéraire reste le même : "un miracle", disait Donalda. Le miracle des mots arrangés entre eux - je dis bien "des mots", car c'est avec des mots que l'on fait de la littérature, et non avec des idées - des mots qui tout à coup revêtent une signification et une force nouvelles, qui font surgir un monde inconnu, cousin du nôtre, peut-être, et pourtant radicalement différent (car tout art est fiction) , un monde qui s'impose à nous, auteurs, lecteurs, lumineux et resplendissant, avec la force de l'évidence, un monde que nous comprenons, que nous aimons peut-être, et qui a pour nous autant de réalité que celui dans lequel nous vivons.

L'oeuvre littéraire a une visée universelle. Nous souhaitons qu'Aber intéresse et attire lecteurs et écrivains, bien au-delà de la Bretagne. A cette fin, l'on trouvera dans chaque livraison résumés et extraits en anglais. Aber accueillera tout écrivain qui se reconnaîtra dans les objectifs qui sont ceux de la revue.

Notre intention est d'échanger des textes avec d'autres revues publiant dans des langues dites minoritaires. On lira dans Aber 1 la traduction d'une nouvelle de Daithi O Muiri, Cogadh (Guerre) parue dans la revue irlandaise Comhar, laquelle a publié en échange une traduction en irlandais de Ar marc'hadour bihan sardin (Le petit marchand de sardines) de Pierrette Kermoal. Nous espérons de la sorte constituer un réseau qui permettra aux écrivains d'accroître leur audience, et qui contribuera à ouvrir nos littératures au monde.

Elaborer un langage créateur : à la question "Qu'est-ce qu'être Breton de nos jours ?" il n'est pas de meilleure réponse.

Et à la création d'Aber, il n'est pas d'autre raison.

Pierrette Kermoal


(1) An Aotrou Bimbochet e Breizh (Monsieur Bimbochet en Bretagne), est le premier roman de Roparz Hemon ; sa publication commença en 1925 en feuilleton dans Gwalarn ; suivit une premieère édition complète en 1927. L'action se situe en 2125. La Bretagne est libre, et la jeune Donalda fait visiter le pays à M. Bimbochet, qui demeure ébahi que l'on puisse se passer du génie français.

(2) Ur Breizhad oc'h adkavout Breizh (Un Breton retrouvant la Bretagne), recueil paru en 1930 et réunissant des essais publiés par Roparz Hemon entre 1923 et 1929 dans Breiz Atao et Gwalarn.